ÉTAPE 3 DE L’ÉCRITURE : RÉÉCRITURE

C’est l’étape 3 de l’écriture : tu réécris ton histoire.
Relis ton texte avec un regard neuf : celui du lecteur. Trouve ce qui lui permet d’entrer dans ton histoire. Et réécris pour susciter le plaisir de la lecture.

Aujourd’hui, parlons réécriture, avec un exemple de texte écrit puis réécrit à l’appui.

Pendant le goûter d’écriture du mois de juin 2016, un écrivain a conçu deux personnages qui s’entrecroisent et composé une nouvelle ayant pour cadre les bords de Seine, Paris. En octobre 2016, j’ai partagé, par courriel aux participants de mes ateliers d’écriture, un concours d’écriture. Ça a été l’élément déclencheur pour Julien Paulhiac, qui a transposé sa nouvelle au musée d’Orsay. Et il a été sélectionné parmi les 19 finalistes du concours d’écriture – enquête au musée ! Bravo Julien !

Lis les versions 2 puis 1 de la nouvelle de Julien et vois les bienfaits de la réécriture.

L’expérience de Julien confirme que le seul secret de l’écriture, c’est le temps. Pas de recette miracle, prends le temps d’écrire et de réécrire.

Comment Julien a-t-il travaillé son texte ?

En atelier d’écriture, Julien a créé deux personnages, des egos alternatifs, puis il a écrit leur histoire. Ensemble, nous sommes revenus sur son texte et sur son expérience d’écriture. Étape par étape, je lui ai partagé mes outils d’écriture et je lui ai offert un regard constructif sur sa nouvelle. Ainsi, Julien a exploré, écrit et exposé son texte. Après deux heures de travail individuel et collectif, il connaissait la fin de son histoire. Il ne lui restait qu’à étoffer les caractères des deux personnages et à déployer leurs actions. Le temps et le recul + quelques conseils d’écriture supplémentaires lui ont permis de réécrire son histoire en lui donnant la profondeur de la vie. Sa nouvelle est pleine de rebondissements !

Que retient Julien de son expérience d’écriture et de réécriture ?

ateliers d'écriture

« Les goûters d’écriture de l’année 2016 m’ont servi de fantastique tremplin à idées, me permettant de concrétiser les personnages et les thèmes que j’avais en tête. J’ai toujours eu une grande satisfaction des premiers jets écrits en ateliers d’écriture. La réécriture m’a permis de prendre un vrai recul sur le récit : des formulations maladroites ou lourdes, une narration hâtive… J’ai pu corriger mes erreurs, ce qui m’a permis de faire ressortir les passages importants. C’est sûr, le thème du concours d’écriture tombait à point et m’a motivé. Je suis heureux d’avoir pu rendre hommage à Magritte. Il y a plusieurs mois, je n’aurais pas pensé le faire par écrit. Je retiens donc de la réécriture surtout une sensation d’accomplissement personnel. Bonne lecture ! »

VERSION 2 DE L'HISTOIRE : LE GRAMOPHONE

Une fois par jour, je m’amuse à suivre quelqu’un au hasard. Ce matin, comme souvent, je choisis pour point de départ le café au coin de la rue. II y a vue sur la Seine, le lieu est bien éclairé et les croissants sont corrects. Cela m’arrive aussi d’ouvrir ma fenêtre pour regarder le flot de silhouettes du jour passer. Lorsque mon instinct se manifeste, je sors et suis la personne choisie, aussi longtemps que cela me divertit. Mais pas ce matin. Je m’assois sur la banquette près de la fenêtre, au fond du café. Le temps de manger un croissant et de boire un espresso, une personne va s’installer à une table ou au bar, et ce sera celle-ci que je suivrais. Vue la lenteur du service, il n’y a aucune chance pour que je reparte avant qu’un autre client entre. Ma capacité à me faire discret contribue à cette lenteur. Je fais partie du décor. C’est la troisième fois que le serveur passe à côté de moi sans un regard.

Deux amants s’accoudent au comptoir. À part moi, ce sont les premiers clients. Je décide d’attendre le prochain. Jamais je ne me risquerais à suivre plus d’une personne à la fois. Pourtant, je ne fais aucun mal : je suis, simplement, telle une ombre. J’observe la solitude et les habitudes d’un autre. Chacun sa manière de tromper l’ennui, chacun sa douce folie. Mais la prudence est de mise et je ne veux ni risquer d’altercation imprévue, ni mettre mal à l’aise ma cible. D’ailleurs, si je me fais remarquer, je disparais sans causer plus d’inquiétude que cela. Les amants viennent de régler leur note quand une silhouette solitaire se dessine dans la lumière traversant la fenêtre en verre dépoli.

***

C’est à ce moment que j’entre dans le café. Comme d’habitude, il est assis sur la banquette du fond, près de la fenêtre que j’ai pris soin de longer. Je l’ai remarqué il y a quelques semaines déjà. Son allure discrète, sa barbe rousse et son début de calvitie lui donnent un air de Van Gogh à l’oreille intacte. La plupart des gens ne le remarquent pas. Mais je sais observer. Je vois les détails que les autres ignorent. J’ai décidé de me faire suivre aujourd’hui et je compte bien rendre cela intéressant, à ma manière. Je m’assure tout d’abord qu’il me choisit comme cible. Je m’installe entre l’entrée et lui, sur une banquette qui lui fait face. Il est 8 h 34 et, au lieu de prendre un café, je commande un single malt, un Highland. Cela va piquer sa curiosité autant que mon gosier. Puis, il commandera la même chose, c’est son rituel. J’ignore l’homme tout en dépliant le journal dont je parcours la section art et expositions. Le serveur arrive avec mon verre, que je poserais sur la table une fois la dernière gorgée savourée. Entre temps, d’autres clients entreront et peut-être choisira-t-il quelqu’un d’autre. Au mieux je suis chanceux. Rien de plus, rien de moins.

Vincent – j’ai décidé de le nommer ainsi – me suit depuis une heure. Nous marchons l’un derrière l’autre, moi la tête haute et le pas décidé, lui avec une démarche de velours et le regard fuyant. Nous longeons les rives argentées de la Seine en direction du quai d’Orsay. Exceptionnellement dans ce repère de l’impressionnisme a lieu une exposition sur le surréaliste René Magritte. Plusieurs toiles ont été prêtées pour l’occasion par le musée homonyme de Bruxelles, juxtaposant ainsi à la douce et vivante mélancolie des Van Gogh et consorts un sentiment d’étrangeté figée, un instantané de l’impossible. L’une des toiles de Magritte m’obsède.

Le croassement des corbeaux qui s’envolent me sort de mes pensées. Il me suit toujours et nous voilà arrivés à l’entrée du musée. Au pied de l’ancienne gare, sous une verrière à la charpente métallique, la file d’attente va et vient comme un labyrinthe de gens.

***

J’ai bien choisi ma cible du jour. Facile à suivre, sa veste bleue et son chapeau se détachent dans la foule. Il ne marche pas trop vite, fait des pauses régulières. C’est un contemplatif. Nous attendons dans la file à l’entrée du quai d’Orsay, séparés par trois personnes. La file avance assez vite et je le vois qui s’engouffre dans le musée alors que je suis encore au guichet. Je me dépêche pour ne pas le perdre de vue. Alors qu’il me tendait le programme des expositions, l’homme au guichet me voit disparaître dans l’allée principale, haletant. Plusieurs silhouettes se retournent alors que les statues restent figées. Il ne se trouve pas parmi elles. La seule salle proche de l’entrée, c’est celle des expositions temporaires. Reprenant une démarche naturelle, je reviens sur mes pas, tourne à gauche et pénètre une pièce plongée dans l’obscurité. Un spot lumineux éclaire le mur de droite et le tableau qui s’y trouve. On y voit une fenêtre ouverte sur une foule de personnes en vestes bleues et chapeaux melons, toutes identiques. Leurs regards se dirigent droit sur moi et je sens une légère pression monter dans mon ventre. Puis, je me rends compte que ma cible aussi fixe le tableau. Dans l’obscurité avec sa veste bleue, je ne l’avais pas remarquée. Son air serein m’apaise. L’homme soutient le regard de cette étrange foule sans malaise, sans se sentir jugé. Je l’envie et reste discrètement quelques mètres derrière. J’aurais préféré qu’il aille contempler les paysages inoffensifs des impressionnistes.

atelier d'écriture

Après quelques minutes, l’homme à la veste bleue se dirige dans la salle suivante, jette un coup d’œil rapide aux œuvres présentes sans s’arrêter et avance. Il continue ainsi d’un pas décidé jusqu’à la dernière salle de l’exposition. La pièce est bien plus éclairée. Les murs de gauche et de droite sont blancs et vides. Au centre se trouve un banc de cuir sans dossier sur lequel l’homme s’assied, face à l’unique tableau qui prolonge la salle d’exposition. Dans une chambre blanche et vide, une femme morte gît sur un lit. À côté d’elle, un homme – probablement l’assassin – a l’air plus préoccupé par le gramophone que par le remords. Mais derrière les murs et par la fenêtre, une foule d’agents semble prête à lui tomber dessus. Ma cible ne se lasse pas du tableau. L’homme pose sa veste et son chapeau et sort un carnet de notes de sa poche de pantalon. Je me mêle au groupe de personnes entrant dans la pièce pour me rapprocher discrètement du tableau. Je distingue maintenant son titre : L’assassin menacé. S’il est effectivement menacé, il est difficile de l’imaginer se faire attraper. Le flegme qui se dégage du personnage semble indiquer qu’il a pleinement conscience de la situation et sait parfaitement comment s’en sortir. Il n’y a pourtant aucune issue visible. À moins que cet étrange gramophone, seul objet décoratif présent, cache la solution. Ma cible reste ainsi plusieurs heures dans la pièce, à griffonner dans son carnet. J’ai réussi à apercevoir un dessin schématique, ressemblant au tableau : quatre murs, une personne centrale bien délimitée, d’autres esquissées en arrière, secondaires. À la place de la victime allongée, un autre personnage semble être dessiné et il n’y a aucun objet ressemblant au gramophone. Mais le tout est très simpliste, rempli d’annotations illisibles et de flèches. Peut-être est-il un de ces passionnés qui entreprennent chez eux de reproduire l’œuvre qui les obsède. Je change régulièrement de place, toujours hors de son champ de vision. Il m’arrive même de retourner dans la pièce précédente, espérant qu’il se lève à son tour. Après plusieurs heures dans cette salle, je décide de mettre fin à ma filature, frustré par un dénouement qui ne semble jamais venir.

Dans mon salon, un verre de Highland à la main, je repense à Vincent alors que l’aube éclaire un à un les toits de Paris. J’ai été impressionné par sa patience : il a joué son rôle à la perfection sans le savoir. J’en ai presque des remords. Il va avoir la surprise de sa vie lorsque la police lui rendra visite, l’informant qu’il a été vu rôdant pendant de longues heures autour du tableau la journée précédant son vol. J’étais bien entendu assis dans un angle mort : à la vue de tous et pourtant insaisissable. Je retire soigneusement le drap enveloppant l’œuvre et la contemple à nouveau. Il pensait n’être qu’un élément du décor. Il est maintenant celui que l’on remarque le plus : le gramophone.

VERSION 1 DE L'HISTOIRE : LE LABYRINTHE

Une fois par jour, ça lui prenait de suivre quelqu’un dans la rue au hasard. Comme souvent, il choisissait pour point de départ le café en bas de chez lui. Le temps de manger un croissant et de boire son espresso, une personne s’asseyait à ses côtés. C’était celle-ci qu’il suivrait. Vue la lenteur du service, il n’y avait aucune chance qu’il partît avant qu’un autre client arrivât. Sa barbe rousse et son début de calvitie lui donnaient un air de Van Gogh à l’oreille intacte.

Deux amants étaient accoudés au comptoir, mais jamais il ne se risquerait à suivre plus d’une personne. Il ne faisait de mal à personne. Il suivait simplement, telle une ombre. Chacun sa manière de tromper l’ennui, chacun sa folie.

C’est à ce moment que je me décidais à entrer dans le café. Je l’avais remarqué il y a déjà plusieurs semaines. Mon occupation de la journée serait de me faire suivre et j’avais décidé de rendre cela un minimum intéressant pour lui, à ma manière. Tout d’abord, je devais m’assurer qu’il me prendrait pour cible. C’était le matin et au lieu de prendre un café, je commandais un single malt, un Highland, qui piquerait sa curiosité autant que mon gosier. Il commanderait la même chose et je ne lui laisserais pas le temps de finir son verre. Ou alors, il choisirait quelqu’un d’autre. À la limite, je suis chanceux. Rien de plus, rien de moins.

réécriture

L’homme me suivait maintenant depuis une heure. Nous marchions l’un derrière l’autre, moi la tête haute et le pas décidé, lui faisant mine de regarder le sol et avec une démarche de velours. Nous longions les rives argentées de la Seine et je comptais l’amener à me suivre au musée. Exceptionnellement au Quai d’Orsay cette semaine, il y avait un tableau de Magritte, celui avec un lion sur un pont : Le mal du pays. Je l’avais vu de mes yeux pour la première fois avant-hier et j’étais resté planté devant plusieurs heures durant, telle une sentinelle. Grâce à moi, il allait lui aussi découvrir ce tableau. J’allais partager avec cet inconnu mon culte de la mélancolie. Le lendemain, il apprendrait dans les journaux la disparition mystérieuse du tableau. Sur les caméras de surveillance, on verrait qu’un homme courbé à l’air louche serait resté des heures devant. Ce serait lui, car j’aurais bien sûr pris soin de m’asseoir dans un angle mort contemplant l’œuvre sans être vu.

Je voulais lui donner à rire et à sourire. Le cri des corbeaux s’envolant me sortit de mes pensées. Il me suivait toujours et nous voilà arrivés à l’entrée du musée. Il ne se doutait de rien : la vie est un labyrinthe.

Source :
Julien Paulhiac a écrit ce texte, publié avec son autorisation, au cours du goûter d’écriture du 11 juin 2016 sur les personnages.

Alors, qu’as-tu pensé des deux versions du texte de Julien ?

Fais-nous part de tes commentaires. Nous te lirons et répondrons à tes questions.
Et toi aussi, prends le temps d’écrire et de réécrire tes histoires. Je t’accompagne à chaque étape. Suis le lien pour te situer dans cette aventure… et avancer !

6 Comments:

    • Odile zeller
    • mai 19, 2017
    • Reply

    Bonjour le texte est maintenant publié dans le recueil enquêtes au musee
    Merci de le signaler et de mettre un lien avec notre blog plumesdicietdailleurs.blogspot.ca

    A bientôt

    Les plumes

    • Odile Zeller
    • juin 20, 2017
    • Reply

    Merci beaucoup
    Le concours 2017 sera annoncé en septembre. Nous changeons de blog et annoncerons les deux événements ensemble pour éviter de troubler les visiteurs.
    Bel été

    Odile

      • Sarah B.
      • juillet 10, 2017
      • Reply

      Excellente nouvelle ! À bientôt, Odile 🙂

    • Diane Gingras
    • février 05, 2019
    • Reply

    Oui, sa ré-écriture en a vraiment valu la peine. C’est plus fluide, plus renseigné. Moi j’ai de la difficulté à changer une phrase déjà écrite. Comme lorsque j’écris des articles dans mon blog Jeter-l-encre.com. Donc maintenant j’efface la phrase au complet avant de la refaire. Cela me laisse plus de liberté d’agir, moins de contraintes personnelles à vouloir tourner autour du pot…

      • Sarah B.
      • février 07, 2019
      • Reply

      Merci pour ton partage d’expérience, Diane. Comme tu le dis, la réécriture n’est pas une mince affaire. Ton approche est intéressante. Je recommande toujours de réécrire un texte après l’avoir oublié. Autrement dit : écris le premier jet en tâchant de te relire le moins possible, puis dépose le crayon. Et reviens à ton texte quelques jours (si sa longueur est de quelques pages) ou quelques semaines (s’il s’agit d’un livre) plus tard, avec le regard le plus neuf possible : celui du lecteur. C’est alors que tu peux réécrire : afin de permettre au lecteur d’entrer encore mieux dans ton texte.

Leave reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *