ÉTAPE 4 DE L'ÉCRITURE : LA PUBLICATION

C’est l’étape 4 de l’écriture : tu publies ton texte.
Écris pour que tes textes soient lus, car c’est la clé pour briser la solitude de l’écrivain et garder ta motivation. Profite de cette expérience pour progresser grâce à tes lecteurs.

L’écriture se partage. C’est une conversation que l’écrivain engage avec le lecteur. Si tu es comme moi, tu adores écrire. Mais la publication t’intimide. Tu ne peux pas l’envisager sans avoir le sentiment de t’exposer au jugement des autres. Relativise : ce n’est pas toi que tu exposes. En lisant ton œuvre, un lecteur ne cherche jamais la petite bête, et il ne poursuit pas le rêve malsain de percer ton intimité. Le lecteur est en quête de lui-même. Alors, ne laisse pas tes doutes freiner ton rêve d’écrire et de publier, car la publication peut prendre bien des formes, comme cet article de blog.

Trêve de bavardages. J’ose enfin partager avec toi une nouvelle qui me tient à cœur, moi, jeune maman, et que j’ai écrite il y a plus d’un an, alors que j’étais enceinte. Je ne t’en dis pas plus. Lis-la : ce faisant, tu me permets d’avancer. L’écriture est un processus plutôt qu’un résultat à atteindre coûte que coûte. Chaque rétroaction que nous obtenons nous fait grandir. Quelles que soient nos propres craintes quant à l’écriture et la publication, nous pouvons les surmonter… ensemble ! Tu peux écrire un commentaire après avoir lu ma nouvelle.

Dans le ventre de Joséphine Roy

Depuis qu’il est médecin, tous les jours Jacques Lachance cherche ce que ses patientes ont dans le ventre.

Ce jour-là, la patiente, c’était maman. Moi, je poussais dans son ventre.

– Où serez-vous dans 30 ans, madame Roy?

Le docteur Lachance rencontre pour la première fois Joséphine Roy, qui est enceinte depuis trois mois et demi. La patiente a participé au dépistage prénatal de la trisomie 21 dont les résultats viennent de tomber, bilan d’une échographie fœtale et de deux prises de sang. Ce sont les résultats d’un calcul de probabilités. Le risque de trisomie 21 est élevé pour le fœtus que porte madame Roy.

Le docteur Lachance se demandait si j’étais atteinte de trisomie et voulait le vérifier. C’était son travail. Moi, j’étais bien comme ça dans le ventre de maman.

La patiente, prévenue la veille par une infirmière, a rendez-vous avec le médecin de garde, ce docteur Lachance qu’elle ne connaît pas. Avec lui, elle doit discuter des résultats de son dépistage. Elle doit choisir entre deux examens supplémentaires qui confirmeraient ou infirmeraient le diagnostic de trisomie 21. L’amniocentèse potentiellement mortelle pour le fœtus. Ou le prélèvement sanguin de l’ADN fœtal, sans danger, au prix de 500 dollars.

Joséphine Roy et son conjoint pénètrent dans la clinique de gynécologie-obstétrique à 8 h 50 pour un rendez-vous prévu à 8 h 55. La femme laisse son partenaire seul dans la salle d’attente le temps d’un pipi. À 8 h 52, le docteur Lachance fait signe à l’homme de le suivre dans son bureau. L’entrevue démarre sans la patiente. De retour dans la salle d’attente, celle-ci aperçoit son partenaire par la porte entrouverte du bureau du médecin. Elle s’approche, entend des bribes de la conversation.

Le risque de trisomie 21 est de 1 sur 200. Le médecin préconise des examens supplémentaires. Il compare. Le risque d’une fausse couche provoquée par l’amniocentèse est de 1 sur 300. Le médecin attend une réponse. C’est non. Joséphine entend son amoureux Paul le dire au médecin. Il est 8 h 56. Le docteur Lachance apercevant Joséphine lui fait signe d’entrer dans son bureau. Répète ce qu’il a dit au père. Attend une réponse. C’est la même. La mère ne veut aucun examen supplémentaire.

– Où serez-vous dans 30 ans, madame Roy? Permettez-moi de vous poser cette question.

La femme enceinte sursaute, redresse la tête.

– Où serez-vous dans 30 ans, madame Roy?

Joséphine ravale ses larmes en s’assoyant en face du médecin.

– Je ne sais pas. Je ne comprends pas votre question.

– Je m’interroge, madame Roy. Qui, dans 30 ans, s’occupera de votre enfant s’il est atteint de trisomie?

– Nous, docteur. Nous ferons tout, tout ce que nous pourrons pour accompagner notre enfant au fil de sa vie.

Maman parlait et j’entendais son cœur battre en écho. Je sentais toute l’énergie qu’il décuplait pour que je vive. Le docteur Lachance ne savait pas que j’avais eu un frère. Un jumeau évanescent. Le premier projet de bébé fondé par mes parents. Mais il est mort, le petit embryon. Quelques semaines avant que maman réalise qu’elle était encore enceinte. De moi.

Joséphine empoigne la main de Paul qui, par son sourire, l’engage à poursuivre. Le docteur Lachance s’enfonce dans son fauteuil quand la patiente reprend la parole.

– Comment savoir où nous serons dans 30 ans? Qui peut répondre à cette question? Pas moi, qui suis la première intéressée. La seule chose que je sais, c’est ce que je sens. Je sens mon ventre : vivant et voulant vivre. J’ai fait une fausse couche et ne peux pas envisager d’interrompre volontairement cette grossesse. Je ne peux pas faire les examens que vous me proposez. Les résultats, quels qu’ils soient, ne changeraient pas notre décision.

– Madame, je vous entends. Chaque grossesse est différente. Quant à moi, je souhaite m’assurer que vous comprenez bien l’enjeu de celle-ci. Si dans 30 ans vous n’êtes plus là, qui s’occupera de votre enfant atteint de trisomie? Si vous faisiez les examens, vous pourriez vivre votre grossesse sans vous soucier de cela.

La patiente sert plus fort la main de son partenaire, qui se dégage de son étreinte en retenant une grimace. Joséphine détourne la tête du médecin. Paul reprend sa main en même temps qu’il plonge ses yeux dans ceux du médecin. Joséphine étouffe un sanglot.

– Très bien, docteur. Nous comprenons le sens de vos questions. Vous l’avez dit, chaque grossesse est différente. Nous, nous ne pousserons pas plus loin les investigations, car atteint de trisomie ou non, nous gardons cet enfant. Nous assumons et assumerons ce choix.

– Très bien, je vois. Vous reste-t-il une question avant de partir?

Paul interroge Joséphine du regard, qui hausse les épaules. Alors Paul reprend.

– Le risque de trisomie dont vous nous parlez, est-ce un risque de trisomie 21 uniquement? Ou existe-t-il d’autres trisomies?

– Toutes les paires de chromosomes pourraient théoriquement compter un chromosome de trop. Ce qu’on voit le plus, ce sont les trisomies 21 et, plus rarement, les trisomies 13 et 18. Un fœtus atteint d’une trisomie 13 ou 18 n’est pas viable et meurt soit avant le terme soit à la naissance soit deux mois plus tard. Je crois que c’est préférable.

Joséphine porte la main à sa bouche. Paul se lève.

– Au revoir, docteur.

Le couple contourne le bureau sans un regard pour le médecin. Silence au cas où il y aurait trop de mots pour dire la colère. Silence parce qu’il n’y a pas de mot pour défaire l’incompréhension réciproque.

Je sens la main de maman s’éloigner de moi. J’entends ses talons qui cognent sur le plancher. Je cherche la main de maman. Le bruit des pas cesse. Le cliquetis d’une porte. Le bruit des pas reprend. J’écoute.

La porte du bureau du médecin s’ouvre. Le couple traverse la salle d’attente et le docteur Lachance appelle la patiente suivante.

Lundi, il est 9 h 15. Le médecin attend ce jour-là 28 femmes dont les grossesses sont à risque. C’est le rôle qu’il occupe au sein de l’équipe médicale du Centre hospitalier universitaire : le docteur Lachance gère les complications. Malformations fœtales, risque de prématurité, décollement du placenta, prééclampsie. Une journée de mauvaises nouvelles à annoncer.

Lundi, il est midi. Temps mort. Jacques Lachance s’enfonce dans son fauteuil, coincé entre le bureau et la table d’examen. Prend une inspiration, expire par la bouche. Inspire, souffle. Inspire, soupire. Il passe en revue l’un après l’autre les dossiers des patientes examinées le matin même. Inspire, soupire. Il appose le tampon PATIENTE AVISÉE sur les résultats du dépistage de la trisomie 21 de madame Roy. Inspire, soupire. Appelle la secrétaire. Lui demande de remettre ledit dossier au médecin de la patiente. Inspire. Soupire. Inspire. Retourne à ses patientes.

Lundi, il est 13 h 15. La journée du docteur Lachance reprend. Il lui reste 16 patientes à voir, 16 ventres à ausculter, 16 cœurs à écouter. Un après-midi de mauvaises nouvelles à annoncer. En Amérique du Nord et en Europe, 95 % des femmes dont le fœtus est atteint avec certitude de la trisomie 21 avortent. Ce n’est pas le choix de madame Roy, qui vivra sa grossesse sans savoir si l’enfant en elle est normal ou atteint d’une déficience. À chacune son ventre.

Pas un bruit. Je bascule. J’allonge les bras et j’étire les jambes. J’ai davantage d’espace pour bouger, car maman vient de s’allonger. J’entends son cœur. J’entends son souffle. Fort, fort, très fort. Moyen, fort, moyen. Doux, moyen, fort. Moyen, doux, doux, doux. Maman se calme alors c’est le moment. Je m’approche de la paroi interne de son ventre. J’étends le bras. Doux, doux, doux. Je tapote. Tout doux. Moyen, doux, moyen. Je sens la main de maman retomber sur moi. Sa respiration ralentit encore. Moi, je suis très bien comme ça.

Une voix. Je me réveille. Papa dépose sa main sur le ventre de maman. Je lui donne un grand coup de poing. Fort, très fort.

– Jo, tu as senti? Le bébé…

– Le bébé a réagi à ton toucher. Je l’ai senti, oui. Tout à l’heure, je l’ai également senti bouger pour la première fois. On le garde alors ? Je crois que notre bébé nous parle.

– Oui, on le garde.

***

Six mois plus tard, le docteur Lachance entame une garde à l’aile des naissances du Centre hospitalier universitaire où il exerce depuis 30 ans. C’est un mardi de février. Il est 16 heures. Quatre femmes ayant amorcé leur travail au cours de la nuit précédente sont présentes. Leurs efforts suivent leur cours. Le docteur Lachance choisit d’attendre les premières poussées, ou qu’on l’appelle, pour aller les voir. Le quart de travail qui s’étend de 16 heures à 22 heures est habituellement calme. Jacques Lachance s’offre alors une sieste de fin d’après-midi dans la salle de repos. Habituellement, oui, mais pas ce mardi-là, car une cinquième femme accouche. Joséphine Roy.

Depuis hier, le ventre de maman vrille. Fort, fort, fort. Très fort. Il n’y a plus de liquide amniotique pour amortir les chocs. Ma tête s’enfonce comme un clou à chaque coup. J’encaisse. Maman aussi. J’étais bien avant ça.

Chambre 909, 27 février, il est 16 heures. Cela fait 24 heures que l’ocytocine de synthèse coule dans les veines de Joséphine, imposant à son corps des contractions espacées par des intervalles de moins de 10 secondes chacun. Son ventre est dur, tendu comme une grand-voile en plein vent. Joséphine est attachée à la machinerie de l’hôpital. Une tubulure pleine d’ocytocine plantée dans le poignet droit. Le moniteur des contractions utérines branché sur son ventre. Le moniteur du cœur fœtal accroché au crâne de son bébé qui pointe déjà entre ses jambes.

Les contractions s’allongent. Les contractions s’accélèrent. Joséphine regarde droit devant elle en évitant de croiser le regard des infirmières. L’une scandant « Pousse, Joséphine, pousse ! » comme si elle avait déjà gardé les cochons avec la parturiente. Et l’autre murmurant à qui entre dans la chambre : « Ça avance tranquillement. » Sur ces mots, l’infirmière augmente encore la dose d’ocytocine. Il est 17 heures. Cela fait deux heures que Joséphine pousse sans que la tête de son bébé avance. Aucun médecin en vue.

Joséphine change de position après chaque série de 10 contractions. Couchée sur le flanc droit. Couchée sur le flanc gauche. À quatre pattes. Accroupie. À quatre pattes. 17 h 30. Joséphine s’allonge sur le dos, prête à renoncer. Tout son corps tremble. Paul lui prend la main et prend la parole, coupant celle des infirmières.

– Jo, continue. Marylène avance, ça y est, je vois sa tête sortir. Pousse, Joséphine. Continue. Tu y arrives. Pousse.

Une odeur de sang, de sueur et de colostrum. Il est 17 h 45. Le docteur Lachance entre dans la chambre 909, se place sans un mot au pied du lit d’accouchement, demande que les pieds de la parturiente soient placés dans les étriers. À cette dernière, il n’adresse pas la parole. C’est l’une des infirmières qui s’en charge. Joséphine obtempère. Le docteur Lachance demande aux infirmières d’augmenter encore la dose d’ocytocine. Joséphine se redresse, plonge son regard noir dans le regard gris du médecin. Puis elle se rallonge. Silence. Paul s’approche de l’oreille de sa partenaire.

– Joséphine, tu accouches. Pas le médecin. Je l’ai reconnu, moi aussi. Peu importe. Marylène doit naître. Vas-y. Laisse aller.

Et Joséphine pousse encore. Une fois. Deux fois. La tête passe, suivie par le bras gauche. Il est 17 h 54. D’un geste sûr, le médecin aide le bébé à pivoter dans le bon axe. Une infirmière aide Joséphine à se redresser. Cette dernière attrape sa fille au vol et l’enlace nue contre son corps nu.

Voilà, je suis née. Mais je ne suis pas bien comme ça.

Le docteur Lachance quitte la chambre 909 sans un bruit, sans un mot. Silence car il n’a plus de colère. La parole est au bébé, qui pleure pendant deux heures. Marylène Roy est née le poing en avant le 27 février 2018. Voilà ce que sa mère avait dans le ventre.

Alors, que retiens-tu de cette nouvelle ? Qu’as-tu ressenti en la lisant ?

Tu peux me faire part de tous tes commentaires. L’écriture se partage !

2 Comments:

    • Micheline Ouellet
    • décembre 01, 2018
    • Reply

    J’ai bien aimé cette nouvelle, j’ai ressentie le désarroi et la volonté de Joséphine
    ainsi que la compassion de Paul et puis malheureusement la froideur et indifférence du Dr Lachance qui manifeste grandement le fait qu’il soit désabusé de son métier et de ses patientes.
    Et le fait que Marylène nous dit ce qu’elle vie était réaliste car il se peut qu’un enfant qui nait puisse se dire le genre de choses pas en parole bien sur mais en émotion interne. Je crois que les embryon ressentie plus que l’on pense.
    Somme toutes une nouvelle bien écrit qui transmet bien les émotions de ce moment de vie.

      • Sarah B.
      • décembre 03, 2018
      • Reply

      Un grand merci, Micheline, pour ton commentaire ! Il est très généreux et détaillé, ce qui me nourrit comme écrivaine. Vraiment, merci.

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