Photo de Matthew Wiebe.

ÉTAPE 2 DE L'ÉCRITURE : LE PREMIER JET

C’est l’étape 2 de l’écriture : tu écris le premier jet de ton histoire pour trouver sa fin.
Rappelle-toi : un bon premier jet est un premier jet achevé. Alors, déjoue les blocages de l’écriture en cultivant l’imperfection.

Je change de formule

J’ai publié et tu as lu plusieurs textes écrits par les participants de mes ateliers d’écriture. Je t’invite à lire aujourd’hui l’un des miens ! Ce monologue a été interprété par Joël Losier au théâtre Parenthèse en juin 2016 après un appel de textes sur le thème « hors-la-loi ».

J’ai écrit mon texte en m’inspirant d’un moment vécu et en pratiquant la visualisation. Avant d’écrire, je ferme les yeux plusieurs minutes pour revivre et réinventer un événement, ce qui me permet de voir mon personnage en action. J’amène, avec cette technique, les participants de mes ateliers d’écriture à visualiser leurs histoires. C’est une technique d’écriture qu’ils apprécient. Tu peux juger de la suite !

C'est sans logique l'immigration

De l’autre côté de la porte, des pleurs. J’entends. En ligne avec les autres, j’attends dans une salle d’attente d’être convoqué dans la salle des entrevues. La porte s’ouvre. Une femme en pleurs traverse la salle d’attente, nous quitte. En face de moi, il n’y a rien. Un mur beige sans décoration. Chaises en enfilade sous un ciel de néons, dehors l’été va. J’attends avec les autres dans un hôtel du centre-ville.

De l’autre côté de la porte, un rire. J’entends. La porte s’ouvre. Un homme, deux femmes, le regard haut, traversent la salle d’attente, nous quittent. On se tait et on ne regarde personne. On est prisonniers de la même toile d’araignée. Je pense à mes héros, car un hors-la-loi normalement, ça n’attend pas. Ils n’ont pas de problème de frontière, les hors-la-loi. Ils vont, ils viennent dans un battement d’ailes. J’aime James Bond. Et Kafka. K., c’est moi, c’est nous tous qui attendons dans cette salle et dans la suivante.

Roulement de dés. Trois personnes sont appelées, se dirigent vers la salle des entrevues. Mon regard croise celui d’une petite fille de sept ou huit ans, qui attend aussi, les mains dans les plis de sa robe jaune tournesol. Elle a les yeux ouverts comme deux points d’interrogation. À sa droite et à sa gauche, il y a deux chaises vides. Ses parents sont en entrevue.

Ce que je donnerais pour une cigarette ! De mon sac, j’extirpe, long et fin comme un crayon, un kaléidoscope. Je le tends à la petite fille et lui dis : « Tiens, regarde dans toutes les directions. » Elle jette dans le kaléidoscope un premier point d’interrogation, redresse la tête vers le plafond. C’est l’explosion de couleurs, le feu d’artifice. La fillette sourit. Des bulles de lumière éclatent en silence. Elle dit : « Waouh ! La lumière traverse la porte fermée. » Je ne réponds pas. Je n’écoute pas. Je suis dans ma tête, dehors. Ah, cette envie de cigarette. Ça ne passe pas. Je ne reprends pas mon kaléidoscope. Je suis un hors-la-loi qui a le sens du sacrifice. Vous pouvez m’appeler Robin des Bois.

Sourire édenté de la fillette. Ses lèvres sont bleues comme ses yeux, car la climatisation tourne à fond. Cette fois, je suis à cours d’artifice, habillé comme elle pour être dehors.

De l’autre côté de la porte, le cliquetis de la poignée. J’entends. La porte s’ouvre. Un homme, une femme s’avancent. La petite fille se lève, me quitte. Ses parents ont validé l’examen de citoyenneté. Et moi ? J’attends. Ça fait quatre heures. La salle s’est vidée. On était 100. On est 10. Je voudrais aller pisser.

On m’appelle, enfin. Je me lève dans un battement d’ailes. Je passe de l’autre côté. Et je le vois, le véritable hors-la-loi, sur sa chaise, les yeux et les mains dans mon dossier. Tous mes papiers sont sur la table. L’entrevue commence.

Il y a moins de lumière dans la salle des entrevues que dans la salle d’attente. Ça donne à tous les agents d’immigration un teint jaune comme de l’ictère. À moi aussi, je le sens.

Mes yeux s’habituent à l’obscurité. J’écoute l’homme qui n’est là que pour délivrer un message. Je me rassure. J’ai validé l’examen de citoyenneté avec 19 bonnes réponses sur 20.

Mais que sa posture est dégueulasse. L’agent d’immigration se tient le dos voûté dans un fauteuil qui craque et claque comme une gifle dans ma face dès qu’il se gratte. Malheur, ce qu’il est truffé d’eczéma. Sur les mains, sur les bras, dans le cou, partout ça dépasse. C’est dégueulasse, j’ai le cœur en vrac. Je ne peux pas croire qu’il soit stressé, lui qui a tout ce que je demande. Je serre les dents en répondant à ses questions. Je dois me montrer sage pour la dernière étape. Dans ma tête, c’est le carnage. Calme-toi, Guillermo. Ce ne sont que des papiers. Ils n’auront pas ton cœur, seulement ta photo d’identité. Tu es un immigré.

Et j’attends. C’est sans logique l’immigration. Le patron du patron du patron de l’agent d’immigration décide qui entre et sort. Sans nous connaître. Sans me connaître. Ce con. Pour eux comme pour nous, il y a la vie et il y a la mort. Nous sommes les mêmes, des femmes, des hommes. J’attends. Tapi dans son buisson à la manière d’un animal qui guette sa proie, l’agent d’immigration traque chacune de mes hésitations. Je m’entends dire : « Oui, depuis dix ans, j’ai déclaré tous mes revenus au gouvernement. Oui, je ferai du bénévolat. Je veux tisser les liens humains. Je veux être Canadien. »

De mon côté de la porte, pas un bruit. J’attends.

Tu veux déployer ton inspiration grâce à la visualisation ?

Participe à un atelier d’écriture ! Je t’ouvre ma boîte à outils d’écriture, et tu affirmes tes talents d’écrivain-e !

Svp prouvez que vous êtes un humain en sélectionnant L'Etoile.

2 Comments:

    • Véronique
    • mars 08, 2017
    • Reply

    J’aime beaucoup le rythme de ton texte, un bel exemple à l’appui de ton atelier d’écriture hier 🙂 Je me rends compte qu’en suivant tes ateliers d’écriture, je ne lis plus les textes de la même façon.
    Un peu comme si je prenais des cours de math et qu’on me donnait les outils pour que je comprenne les formules mathématiques écrites sur le tableau noir…

      • Sarah B.
      • mars 09, 2017
      • Reply

      Merci Véronique ! Je ne voulais pas trop en dire pendant notre atelier d’écriture sur le rythme, car je voulais vous faire la surprise du texte. Ce que je remarque surtout, Véronique, c’est qu’en plus de lire d’une nouvelle façon, tu avances en écriture ! Et ton regard sur tes propres écrits s’affine. Continue !

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